🇨🇭 Suisse Ă  10 millions : l’illusion de la prospĂ©ritĂ©

Dans un rĂ©cent Ă©ditorial au ton volontairement provocateur (« Suisse Ă  10 millions, Ă©lectrochoc potentiellement salutaire »), l’AGEFI tente un exercice de haute voltige intellectuelle : transformer une crise dĂ©mographique et infrastructurelle majeure en une simple « opportunitĂ© de dĂ©rĂ©gulation ». En balayant d’un revers de main les inquiĂ©tudes lĂ©gitimes des citoyens sous prĂ©texte de lutter contre « l’immobilisme », l’auteur commet une triple erreur d’analyse — Ă©conomique, sociale et environnementale — qu’il convient de dĂ©monter point par point.

1. Le sophisme de l’inexorabilitĂ© : la politique n’est pas une fatalitĂ©

L’éditorial commence par poser un postulat lourd de consĂ©quences : la trajectoire vers une Suisse Ă  10 millions d’habitants d’ici 2035 serait « quasi inĂ©luctable ». C’est lĂ  le premier renoncement. Traiter la dĂ©mographie comme une force de la nature sur laquelle l’État n’aurait aucune prise est un sophisme politique. La croissance dĂ©mographique de la Suisse n’est pas le fruit d’une gĂ©nĂ©ration spontanĂ©e ou d’un solde naturel (les naissances Ă©tant stables), mais le rĂ©sultat direct de choix politiques et d’accords internationaux. Dire que l’Ă©volution est inĂ©luctable pour justifier qu’il ne faut pas voter l’initiative relève de la prophĂ©tie autorĂ©alisatrice. L’essence mĂŞme de la dĂ©mocratie directe est de permettre au peuple de choisir sa trajectoire, et non de subir celle dictĂ©e par des courbes statistiques Ă©rigĂ©es en dogmes.

2. L’épouvantail international : la comparaison n’est pas raison

Pour discrĂ©diter toute volontĂ© de rĂ©gulation, l’éditorial agite les spectres habituels : le Brexit pour le Royaume-Uni et l’isolationnisme pour les États-Unis. Ce rĂ©ductionnisme est intellectuellement malhonnĂŞte. La Suisse n’est ni le Royaume-Uni, ni les États-Unis. Elle dispose d’un modèle Ă©conomique ultra-spĂ©cifique, fondĂ© sur la haute valeur ajoutĂ©e, l’innovation et une stabilitĂ© institutionnelle unique. Vouloir rĂ©guler l’immigration de manière autonome — comme la Suisse l’a fait avec succès pendant des dĂ©cennies avant la libre circulation — ne signifie pas dĂ©crĂ©ter un « blocus Ă©conomique » ou sombrer dans l’autarcie. PrĂ©senter le dĂ©bat comme un choix binaire entre l’ouverture totale et le « repli fatal » empĂŞche toute rĂ©flexion nuancĂ©e sur les seuils de tolĂ©rance d’un micro-territoire.

3. La déconnexion territoriale : le logement ne se résume pas à de la bureaucratie

L’argument central de l’article est sans doute le plus dĂ©connectĂ© de la rĂ©alitĂ© du terrain : la pĂ©nurie de logements ne serait pas due Ă  l’immigration, mais au « refus collectif d’adapter le parc immobilier » et Ă  une « rĂ©glementation excessive ». C’est masquer l’Ă©lĂ©phant au milieu de la pièce.

En 20 ans, la Suisse a accueilli près de 1,7 million d’habitants supplĂ©mentaires (l’Ă©quivalent de deux fois la ville de la taille de Zurich et sa banlieue). PrĂ©tendre qu’affrĂ©ter des logements pour l’Ă©quivalent d’une nouvelle ville moyenne chaque annĂ©e n’est qu’un problème de « paperasse » et de « recours infinis » est une aberration. La densification a des limites physiques, Ă©cologiques et psychologiques. Le « refus collectif » Ă©voquĂ© n’est pas de l’immobilisme, c’est l’expression dĂ©mocratique de citoyens qui refusent de voir leurs quartiers dĂ©figurĂ©s, leurs espaces verts bĂ©tonnĂ©s et leur qualitĂ© de vie sacrifiĂ©e sur l’autel d’une croissance quantitative. Le capital et les taux bas ne construisent pas des terrains lĂ  oĂą il n’y en a plus.

4. L’illusion de la croissance enrichissante

L’Ă©ditorial affirme fièrement qu’en passant de 7,4 Ă  9,1 millions d’habitants, « la Suisse s’est considĂ©rablement enrichie ». Certes, le Produit IntĂ©rieur Brut (PIB) global a augmentĂ©. Mais pour qui ? Si l’on regarde le PIB par habitant – la seule mesure rĂ©elle du pouvoir d’achat individuel –, la stagnation est flagrante depuis plusieurs annĂ©es. Cette croissance est purement extensive : on produit plus parce qu’on est plus nombreux, mais la richesse individuelle n’augmente pas. En revanche, les coĂ»ts marginaux de cette croissance (saturation des transports, explosion des primes d’assurance-maladie, surcharge des hĂ´pitaux et des Ă©coles, hausse des loyers) sont, eux, très collectivisĂ©s. Le citoyen suisse paie au prix fort les externalitĂ©s nĂ©gatives d’une richesse qui ne se matĂ©rialise que dans les bilans comptables des multinationales.

Conclusion : Le vĂ©ritable piège n’est pas celui qu’on croit

L’AGEFI conclut en appelant Ă  un « Ă©lectrochoc » pour forcer l’adaptation et briser l’immobilisme. Mais le vĂ©ritable piège pour la Suisse serait prĂ©cisĂ©ment de cĂ©der Ă  cette fuite en avant. L’« adaptation » prĂ´nĂ©e par l’éditorial est une capitulation : elle demande Ă  la population suisse d’adapter ses infrastructures, ses paysages, ses lois et son mode de vie Ă  un flux migratoire permanent, plutĂ´t que d’adapter le flux aux capacitĂ©s rĂ©elles du pays.

Le 14 juin, le choix ne sera pas entre l’immobilisme et l’adaptation, mais entre la maĂ®trise de notre destin ou la submision Ă  une croissance hors de contrĂ´le. Transformer la Suisse en une mĂ©gapole bĂ©tonnĂ©e et dĂ©rĂ©gulĂ©e sous prĂ©texte d’Ă©viter le « repli » n’est pas un projet d’avenir, c’est une impasse. Il est temps de rappeler que l’Ă©conomie doit servir la qualitĂ© de vie des habitants, et non l’inverse.

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