L’article de L’Agefi du 14 avril 2026 met le doigt sur un angle mort du débat public: la croissance de l’État ne se mesure pas uniquement en nombre de fonctionnaires. Elle se joue aussi dans l’ombre, à travers une externalisation croissante des fonctions clés vers des prestataires privés.
Entre 2010 et 2024, la population suisse a augmenté de 15%, tandis que les dépenses de personnel fédéral ont bondi de 32%. Si un mécanisme de frein avait été introduit, cette hausse aurait été limitée à 16%, soit environ 7 milliards de francs économisés. (Source: AGEFI)
Mais ce chiffre ne dit pas tout. Car la réalité est plus profonde: l’administration ne fait pas que grossir. Elle sous-traite massivement. Consultants, experts externes, cabinets spécialisés: une partie croissante de l’action publique est désormais conçue, pilotée ou validée en dehors de l’État lui-même.
Aujourd’hui déjà , les prestations externes représentent près de 20% des charges de personnel fédérales, soit l’équivalent de plus de 3’200 postes. Une administration parallèle, moins visible, mais bien réelle.
Et c’est là que se joue le basculement.
À partir d’un certain seuil, l’État ne sert plus le politique: il le remplace.
Les consultants n’exécutent plus: ils orientent.
Les autorités techniques n’appliquent plus seulement la loi: elles en dessinent l’esprit concret.
Ce phénomène avait été identifié avec lucidité dès le siècle dernier par James Burnham :
« L’État moderne est devenu si complexe que ceux qui le gouvernent réellement ne sont plus ceux que le peuple élit. »
Ce que Burnham appelait l’émergence d’une élite managériale est aujourd’hui une réalité concrète: un écosystème tentaculaire de cabinets, d’agences, d’autorités indépendantes et d’experts mandatés qui, sans mandat populaire direct, influencent et structurent les décisions publiques.
La Suisse n’est pas un cas isolé. En France, une commission d’enquête sénatoriale a dénoncé un système « tentaculaire et opaque », avec plus de 1 milliard d’euros dépensés en conseil en une seule année. Aux États-Unis, les contrats liés aux services de consulting ont dépassé 500 milliards de dollars sur cinq ans.
Partout, la même logique: un État qui grossit… tout en transférant son cœur de compétence vers l’extérieur.
Cette double dérive produit quatre effets majeurs:
- Perte de savoir-faire interne
- Dépendance structurelle aux cabinets privés
- Inflation continue des coûts publics
- Déplacement du pouvoir réel hors du champ démocratique
Le cas des autorités dites “indépendantes”, comme la FINMA, illustre cette évolution: juridiquement fondées, mais sans mandat populaire direct, elles participent de plus en plus à la production concrète des normes. Une technocratie légale, mais éloignée du souverain.
Le danger n’est pas théorique. Il est systémique.
Car lorsque l’État devient dépendant de ceux qu’il mandate, il cesse progressivement d’être maître de ses choix. Il devient une plateforme, un financeur, un validateur… mais plus vraiment un pilote.
L’initiative des Jeunes PLR a donc un mérite essentiel: elle oblige à poser la vraie question. Non pas “faut-il moins d’État ?”, mais:
qui gouverne, avec quels moyens, et sous quel contrôle démocratique ?
Et surtout: pourquoi plafonner uniquement les fonctionnaires, si les coûts explosent ailleurs, hors du radar ?
Conclusion
La question n’est plus celle de la taille de l’État.
La question est celle de sa souveraineté réelle.
Un État qui accumule les couches administratives tout en externalisant ses fonctions clés devient une structure creuse: coûteuse, complexe, et de plus en plus opaque.
Le contribuable paie.
Le politique arbitre de moins en moins.
Et le pouvoir réel se déplace, lentement mais sûrement, vers ceux qui conçoivent, modélisent et orientent dans l’ombre.
Une démocratie ne disparaît pas toujours dans le fracas.
Parfois, elle s’efface silencieusement… au fil des mandats de conseil.
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