Dans la section « Opinion » de L’AGEFI parue ce 1er juin 2026, Xavier Comtesse vient de publier un texte qui, sous couvert d’une haute voltige intellectuelle, s’apparente en réalité à une tribune de diversion rhétorique. En convoquant l’« ontologie » – la science de l’être et du réel – le président de Manufacture Thinking ne cherche pas à éclairer le débat public. Il tente d’enrober la tragédie humaine et les intérêts cyniques de l’industrie de la défense dans un jargon lénifiant, calibré pour séduire les élites économiques.
Derrière les concepts alambiquĂ©s et les formules chocs, la grille de lecture de Xavier Comtesse s’effondre point par point dès qu’on la confronte Ă la rigueur des faits. DĂ©construction d’un narratif hors-sol qui avance masquĂ©.
Point 1 : Le leurre de « l’ontologie » pour fĂ©tichiser l’armement
Xavier Comtesse s’extasie sur « l’inversion ontologique » du conflit russo-ukrainien. Selon lui, la guerre produit du « savoir », une « philosophie opĂ©rationnelle » que le monde entier s’arrache dĂ©sormais.
Appeler « savoir » et « innovation » ce qui n’est autre qu’une course aux armements technologiques est un procédé sémantique bien connu : la technophilie comme anesthésiant moral.
LĂ oĂą le commun des mortels voit des infrastructures dĂ©truites, des familles brisĂ©es et une tragĂ©die humanitaire absolue, l’auteur prĂ©fère cĂ©lĂ©brer l’Ă©mergence des « start-up » et des « makers » intĂ©grĂ©s aux boucles de dĂ©cision courtes. Ce vocabulaire, tout droit empruntĂ© aux incubateurs de la Silicon Valley, opère un glissement Ă©thique inacceptable. La guerre n’est plus une abomination Ă Ă©teindre au plus vite ; elle devient un laboratoire Ă ciel ouvert, un Lab d’optimisation pour drones militaires dont les marchĂ©s attendent impatiemment les retombĂ©es.
Point 2 : Le mirage managérial appliqué à la boucherie des tranchées
Poussant le cynisme encore plus loin, cette tribune tente d’appliquer les concepts usĂ©s du management d’entreprise Ă la rĂ©alitĂ© crue des combats. L’auteur vante un « triptyque » magique : dĂ©centralisation, vitesse, innovation.
Traduire la dĂ©centralisation tactique – qui est presque toujours nĂ©e sur le terrain du dĂ©sespoir des communications coupĂ©es, de l’isolement des unitĂ©s et de la pĂ©nurie de moyens conventionnels – en une sorte de modèle de gouvernance horizontale « moderne » relève de la pure mystification. Ce ne sont pas des cadres en sĂ©minaire de team-building qui s’adaptent « en quelques heures » au brouillage des frĂ©quences ; ce sont des soldats qui jouent leur survie Ă chaque seconde. PrĂ©senter la guerre sous cet angle managĂ©rial permet de la rendre digeste pour les lecteurs de la presse financière, tout en prĂ©parant les esprits Ă la financiarisation des doctrines militaires de demain.
Point 3 : Une étrange géopolitique de salon
Le texte de Xavier Comtesse contient des affirmations si Ă©quivoques qu’elles confinent Ă l’absurde. Il Ă©voque ainsi, au dĂ©tour d’une phrase, « les antagonistes de l’autre guerre, celle de l’Iran » qui feraient appel au savoir-faire ukrainien pour apprendre. De quoi parle-t-on exactement ? De l’Iran qui fournit des drones de destruction massive Ă Moscou ? Comment peut-on, en prĂ©tendant rendre le rĂ©el « lisible », Ă ce point brouiller les lignes des alliances et des responsabilitĂ©s internationales par des raccourcis aussi obscurs ?
Ce flou artistique n’est pas un accident de plume. Il sert Ă universaliser le conflit, Ă le dĂ©tacher de ses contingences politiques rĂ©elles pour n’en faire qu’un immense marchĂ© mondial de la formation et de l’automation.
Point 4 : Le triomphalisme aveugle comme outil de propagande
La tribune se clĂ´t sur une note de prophète de salon : « le rĂ©cit s’intensifie (…) le rĂ©el devient lisible, fort. La victoire est proche. » Alors que la guerre de positions s’Ă©ternise, que la pression dĂ©mographique pèse lourdement sur l’Europe et que le risque d’escalade mondiale est Ă son paroxysme, dĂ©crĂ©ter que « la victoire est proche » parce que l’on maĂ®trise la « technique de l’ontologie » relève de l’irresponsabilitĂ© intellectuelle.
Ce triomphalisme cosmétique fait précisément ce que Comtesse reproche au Kremlin : il tente de « façonner le réel » par le verbe au lieu de regarder la vérité en face.
Conclusion : Le tapis rouge de la complaisance médiatique
En prĂ©tendant que la Russie a « perdu la guerre du sens », Xavier Comtesse oublie que le sens se perd aussi chez ceux qui transforment le sang et les larmes en concepts marketing pour foires Ă l’armement. Non, la guerre n’est pas une « accĂ©lĂ©ration cognitive » rĂ©jouissante. Elle reste la faillite absolue de l’intelligence humaine.
C’est ici que la complaisance pose question. En dĂ©roulant si rĂ©gulièrement le tapis rouge Ă cette rhĂ©torique alambiquĂ©e et Ă©quivoque, L’AGEFI ne fait plus du journalisme Ă©conomique ; elle se transforme en vitrine pour un lobbyisme qui n’ose pas dire son nom. Offrir une telle rĂ©sonance Ă la fĂ©tichisation de la guerre connectĂ©e, sans contradiction ni recul critique, est une faute Ă©ditoriale.
Il est temps que la presse financière romande se rappelle que l’Ă©conomie doit servir la vie et la souverainetĂ© des nations, et non lĂ©gitimer le cynisme de ceux qui spĂ©culent sur leur destruction.