Crans-Montana : les victimes tenues à distance

Quarante morts. Des dizaines de blessés graves. Dans un drame d’une telle ampleur, la justice n’a pas droit à l’approximation. Or, ce qui se dessine aujourd’hui à Crans-Montana interroge profondément : des victimes écartées des auditions, des choix procéduraux contestés, une enquête engagée sous tension. Quand les familles ont le sentiment d’être tenues à distance au moment même où se construit la vérité, ce n’est plus seulement une affaire judiciaire — c’est une question de confiance démocratique.

Quarante morts. Des dizaines de blessés graves. Une onde de choc suisse et internationale.

Dans un drame d’une telle ampleur, une seule exigence s’impose : une instruction pénale irréprochable, menée avec rigueur, célérité et solidité, afin qu’aucun doute ne puisse ultérieurement entacher la recherche de la vérité. Or, les premières décisions procédurales qui émergent aujourd’hui donnent le sentiment inverse : celui d’un dossier engagé sur des bases fragiles, au risque de transformer l’enquête en champ de bataille judiciaire avant même qu’elle ne puisse établir sereinement les faits.

1) Le point le plus préoccupant : les victimes écartées de la procédure pénale

Il faut commencer par l’essentiel, car tout en découle.

Point de vue d’un avocat (43 ans de pratique) :

« Les victimes parties civiles écartées de la procédure pénale. Ça commence très mal. Curieux… Comme avocat depuis 43 ans, je n’ai jamais vu cela. Il existe heureusement des voies de recours, et le même Code de procédure pénale est applicable dans toute la Suisse depuis 2011. Il faut manifestement dépayser cette procédure pénale et la confier à un procureur externe au canton du Valais. »

Ce constat est déterminant. Tenir les parties plaignantes à distance des auditions et de l’administration des preuves fragilise la procédure dès son origine. Une enquête pénale ne peut rester solide si ceux qui ont le plus à perdre – les familles des victimes – ont le sentiment d’être marginalisés.

Lorsque cette fragilité initiale s’installe, les conséquences sont bien connues : multiplication des recours, contestation des actes d’instruction, reprises partielles de la procédure, et, surtout, rupture durable de confiance entre la justice et les proches des victimes.

Un malaise institutionnel désormais documenté

Les interrogations sur la place accordée aux victimes ne relèvent plus de simples impressions. Elles sont désormais documentées par plusieurs sources concordantes.

Selon des informations révélées par Léman Bleu, les familles des victimes et leurs conseils sont exclues des auditions menées par la police sur délégation du Ministère public valaisan, alors même que les avocats des prévenus y assistent pleinement. Plusieurs avocats y voient une entorse au Code de procédure pénale, lequel garantit pourtant aux parties plaignantes des droits procéduraux précis, notamment en matière de participation aux actes d’instruction.

Cette asymétrie alimente un malaise profond : les victimes ont le sentiment d’être mises à l’écart au moment même où se construit la preuve, tandis que les mis en cause disposent, eux, d’un accès complet à la procédure.

Des auditions sensibles sans les parties plaignantes

Ce malaise se cristallise autour de certaines auditions clés. Le chargé de sécurité de la commune de Crans-Montana doit être entendu en présence exclusive des avocats des prévenus, sans que les victimes ni leurs conseils puissent assister à cet acte central.

Pour Me Romain Jordan, avocat de plusieurs familles, cette situation est difficilement compréhensible :

« Le canton a très justement déclenché les mécanismes liés à la situation extraordinaire. Mais on peine à percevoir la même prise de conscience du côté du Ministère public, qui refuse aux parties plaignantes le droit de participer aux auditions, contrairement aux prévenus. Le respect dû aux victimes ne peut pas se limiter à des déclarations dans la presse. Il doit se traduire concrètement dans la procédure. »

La distinction entre discours public et pratique procédurale accentue le sentiment de distance entre l’institution judiciaire et les familles endeuillées.

2) Une Procureure générale très exposée médiatiquement, mais absente de l’instruction

Un autre élément contribue à fragiliser la confiance : la Procureure générale du canton du Valais, Béatrice Pilloud, n’instruit pas elle-même ce dossier d’une gravité exceptionnelle.

Contrairement à ce que ses nombreuses interventions médiatiques pourraient laisser penser, l’instruction a été confiée à une jeune procureure valaisanne, Marie Gretillat. Celle-ci est reconnue pour ses compétences, mais elle se retrouve seule à la tête d’un dossier d’une ampleur humaine, juridique et internationale sans précédent récent dans le canton.

Cette décision suscite des interrogations jusque dans les rangs de la justice valaisanne elle-même, selon plusieurs témoignages concordants. Comme le rappelle l’avocat valaisan Nicolas Rivard :

« La justice est aussi faite de symboles. Je peux comprendre que, dans un premier temps, la Procureure générale délègue pour se concentrer sur la communication. Mais face à la gravité extrême du dossier, il serait normal qu’elle reprenne rapidement la main. »

Il ne s’agit pas ici de mettre en cause les qualités professionnelles de la procureure en charge. Il s’agit de souligner que, dans un dossier de cette portée, l’implication directe de la Procureure générale constitue un signal institutionnel fort, tant pour les victimes que pour l’opinion publique.

3) Détention provisoire : une question qui devait être examinée et motivée avec une rigueur absolue

Au regard de la gravité exceptionnelle des faits, la question de la détention provisoire – ou, à défaut, de mesures de substitution strictes – devait impérativement être examinée et motivée de manière approfondie, conformément aux critères légaux classiques : risque de fuite et risque de collusion.

Dans ce dossier, le risque de fuite ne peut être qualifié de théorique. Les exploitants sont de nationalité française. Or, la France n’extrade pas ses ressortissants, ce qui rendrait une fuite particulièrement lourde de conséquences pour la procédure et profondément insupportable pour les familles. À cela s’ajoute un élément objectif : Jacques Moretti dispose d’un casier judiciaire et a déjà exécuté une peine privative de liberté. Dans une affaire où les responsabilités potentielles apparaissent lourdes, ce profil renforce mécaniquement l’évaluation du risque procédural.

Il convient de rappeler une évidence juridique : la détention provisoire n’est pas une sanction, mais une mesure conservatoire destinée à protéger l’enquête, prévenir toute collusion et garantir l’intégrité du dossier.

Dans d’autres juridictions pénales confrontées à un faisceau de risques comparables et à des conséquences internationales, des mesures de contrainte plus strictes sont, à tout le moins, systématiquement envisagées.

4) Perquisitions et saisies : la protection de la preuve, pas un détail

La même rigueur s’impose en matière de perquisitions et de sécurisation immédiate des pièces, notamment auprès des autorités communales et des entités de contrôle.

Dans un dossier de cette nature, l’enjeu n’est pas seulement d’obtenir des documents. L’enjeu central est de préserver la preuve. Autorisations délivrées, contrôles effectués ou omis, correspondances internes, rapports, échanges, chronologies décisionnelles : tous ces éléments doivent être sécurisés rapidement et formellement.

À défaut de saisies claires, documentées et rapides, une faiblesse structurelle s’installe. Demain, toute défense pourra soutenir que les pièces ont circulé, ont été triées, reconstituées ou complétées. Une fois ce doute introduit, il ne disparaît jamais totalement, quelle que soit l’issue judiciaire.

Des choix procéduraux déjà contestés publiquement

Ces interrogations s’ajoutent à des critiques procédurales exprimées publiquement par plusieurs avocats, notamment sur les ondes de la RTS. Pourquoi, malgré la gravité des faits, les prévenus ont-ils été laissés en liberté, alors que le risque de fuite vers un pays non extradant et le risque de collusion ont été expressément évoqués ?

Pourquoi également aucune perquisition formelle n’a-t-elle été menée à la commune de Crans-Montana, alors même que celle-ci s’est constituée partie plaignante et affirme avoir remis spontanément l’intégralité du dossier au parquet ?

Ces choix, qu’ils soient juridiquement fondés ou non, auraient exigé des décisions particulièrement motivées et expliquées, précisément pour éviter que ne s’installe l’idée d’une procédure déséquilibrée.

5) Un fond déjà potentiellement explosif

Le fond du dossier ne peut être éludé. Si les éléments rapportés devaient être confirmés – issue de secours au sous-sol fermée ou neutralisée, laxisme dans le contrôle de l’âge et de la consommation d’alcool, présence de mousse d’insonorisation au plafond posant question au regard du comportement au feu – nous ne serions plus face à un simple accident.

Nous serions face à une chaîne de négligences, impliquant potentiellement des responsabilités pénales lourdes, tant au niveau des exploitants que des mécanismes de contrôle et de surveillance. Ces éléments devront évidemment être établis contradictoirement, mais leur seule plausibilité justifie déjà une instruction d’une rigueur absolue.

Communication de crise : un symbole de plus

Enfin, le contraste est frappant entre la situation des familles et certaines décisions institutionnelles. La commune de Crans-Montana a engagé un cabinet spécialisé en communication de crise, tandis que de nombreuses familles doivent traverser l’Europe pour accompagner des proches grièvement brûlés.

Ce décalage symbolique alimente un sentiment d’incompréhension, voire de malaise, dans un contexte où l’attente première reste la vérité, la responsabilité et le respect dû aux victimes.

Conclusion : protéger la vérité avant qu’il ne soit trop tard

Le risque est désormais clair. Cette procédure est en train de générer des vagues, sur le plan judiciaire, au sein des familles des victimes, et jusque dans l’opinion internationale.

Il serait dangereux pour l’institution judiciaire elle-même que s’installe l’idée que la procédure protège davantage le confort des mis en cause que les droits des victimes.

Si l’enquête veut conserver sa crédibilité, des mesures simples et fortes s’imposent : garantir pleinement les droits des parties civiles, sécuriser les preuves par des actes formels de saisie et de perquisition lorsque nécessaire, examiner et motiver des mesures de contrainte proportionnées à la gravité et aux risques concrets, et, si la confiance est objectivement fragilisée, envisager le dépaysement de la procédure et la désignation d’un procureur externe au canton du Valais.

Au bout du compte, la question n’est pas de savoir qui protège qui.

La question est de savoir qui protège la vérité — et la dignité des victimes.