À Crans-Montana, ce qui se joue dépasse largement un drame local. Lorsqu’une catastrophe humaine d’une telle ampleur survient, ce n’est pas seulement la vérité des faits qui est attendue, mais la clarté absolue de la justice. Or, dès les premiers jours, des décisions procédurales, des maladresses institutionnelles et des absences d’actes interrogent. Non par soupçon d’intention, mais par leurs effets. Dans ce dossier, chaque signal compte — car lorsque la procédure elle-même devient source de doute, c’est la confiance collective qui vacille.
À Crans-Montana, il ne s’agit pas d’un fait divers.
Il s’agit d’un drame humain d’une ampleur exceptionnelle — des dizaines de morts et de blessés — qui impose, dès les premières heures, une instruction pénale irréprochable, lisible et incontestable.
Or, depuis plusieurs jours, une succession de décisions procédurales, d’absences d’actes et de maladresses institutionnelles fragilise objectivement la confiance dans le déroulement de l’enquête. Non pas en raison d’intentions prêtées aux autorités, mais en raison des effets produits.
Un principe cardinal : dans une catastrophe majeure, la justice doit être immédiatement lisible
Dans ce type de dossier, la justice ne se contente pas d’être rendue.
Elle doit être compréhensible, traçable et perçue comme strictement impartiale, en particulier par les familles endeuillées.
Or, plusieurs éléments rapportés par des médias suisses et étrangers créent aujourd’hui un malaise profond — institutionnel autant qu’humain.
1) L’exclusion initiale des victimes : un signal procédural désastreux
Selon des informations concordantes, des victimes, leurs familles et leurs conseils n’auraient pas été admis aux premières auditions menées sur délégation du Ministère public, alors que les avocats des prévenus y participaient.
Même si des ajustements sont annoncés, le dommage procédural est immédiat : écarter les parties plaignantes au démarrage d’une enquête de cette ampleur installe un soupçon durable.
La justice pénale ne peut pas apparaître comme plus attentive aux prévenus qu’aux victimes.
L’équilibre procédural est une condition de légitimité, pas un détail technique.
2) Mesures coercitives absentes : une question de protection de l’enquête, pas de culpabilité
Le Code de procédure pénale prévoit des mesures coercitives lorsque des risques sérieux de fuite ou de collusion existent.
À ce stade, aucune mesure de ce type n’a été ordonnée, alors même que ces risques sont évoqués publiquement par des conseils de parties.
Il ne s’agit pas ici de réclamer des sanctions anticipées.
Il s’agit de protéger l’enquête elle-même : sécuriser les preuves, garantir la sincérité des auditions, empêcher toute pression ou coordination ultérieure.
Dans un dossier aussi exposé, l’inaction est interprétée, qu’on le veuille ou non.
3) Sans actes coercitifs initiaux, la procédure devient elle-même vulnérable
Dans toute catastrophe impliquant des exploitants, des autorités locales et des normes de sécurité, une règle s’impose :
les pièces se saisissent, elles ne se demandent pas.
Non par défiance, mais pour sanctuariser l’instruction contre toute contestation future : documents manquants, versions modifiées, pertes involontaires.
Lorsque ces actes ne sont pas immédiatement visibles, la procédure devient elle-même un sujet de doute public — un risque que toute justice moderne doit anticiper.
4) L’épisode des “avocats recommandés” : une atteinte grave à l’apparence d’impartialité
La transmission à des victimes d’une liste d’avocats “proposés” par la police, sous direction du Ministère public, a été reconnue comme une maladresse.
Mais dans un dossier de cette sensibilité, l’erreur est lourde.
Elle porte atteinte au libre choix du conseil et affaiblit l’un des piliers de l’État de droit : l’indépendance perçue de la procédure.
Même corrigée, cette initiative laisse une trace durable.
5) Flux financiers et contrôles : quand le doute public exige une enquête sans angles morts
Dans une interview accordée au Parisien, l’avocat de plusieurs familles de victimes, Sébastien Fanti, a soulevé publiquement des interrogations précises concernant le propriétaire de l’établissement sinistré.
Ces interrogations portent notamment sur :
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l’acquisition de plusieurs biens immobiliers sans financement bancaire apparent ;
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des montants évoqués comme réglés hors hypothèque classique ;
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des loyers mensuels très élevés au regard de l’activité déclarée.
Il ne s’agit pas ici d’affirmer une irrégularité, ni de préjuger de l’origine de ces fonds.
Mais dans un dossier désormais exposé à l’international, de telles questions, formulées publiquement par un avocat des victimes et relayées par la presse étrangère, imposent une réponse institutionnelle claire.
À défaut, ce sont les mécanismes de contrôle eux-mêmes — financiers, administratifs et communaux — qui se trouvent fragilisés.
6) Un dossier techniquement et politiquement explosif
L’enquête devra encore examiner des éléments majeurs :
travaux structurels, matériaux présents au plafond, conformité des accès et issues de secours.
Combinés aux interrogations sur les contrôles antérieurs et à l’ampleur humaine du drame, ces éléments font de cette procédure un test de crédibilité pour les fonctions souveraines cantonales.
Ce qui doit être posé clairement — maintenant
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Réintégration pleine et effective des parties plaignantes dans les auditions, avec décisions motivées et voies de recours explicites ;
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Lisibilité des choix en matière de mesures coercitives, fondés sur les critères du CPP ;
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Actes d’enquête propres à sanctuariser les preuves ;
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Et, au vu du climat, examen sans tabou d’un dépaysement ou d’une désignation externe, afin de restaurer immédiatement l’impartialité réelle et perçue.
Conclusion
Une tragédie de cette ampleur ne tolère ni hésitations, ni signaux contradictoires, ni erreurs institutionnelles évitables.
Lorsque la procédure elle-même devient un objet de doute, ce n’est pas seulement la vérité judiciaire qui est en jeu — c’est la confiance collective dans la justice.
Ce dossier exige une chose, une seule :
une justice claire, ferme et inattaquable.