On nous répète que le travail doit être plus flexible, plus compétitif, plus “moderne”. Pourtant, jamais autant de travailleurs n’ont été aussi isolés, épuisés et dépossédés de leur métier. Ce malaise n’est pas une fatalité : il est le résultat d’un choix politique ancien et d’un mot devenu tabou. Un mot que le pouvoir ne veut plus entendre, mais qui pourrait bien contenir une clé pour l’avenir du travail.
On nous dit que le travail va mal.
Qu’il faut « s’adapter ».
Qu’il faut être plus flexible, plus mobile, plus “agile”.
Mais on évite soigneusement la vraie question :
pourquoi le travail est-il devenu aussi instable, aussi pauvre en sens, aussi indigne pour tant de gens ?
Parce qu’on a détruit méthodiquement ce qui protégeait les travailleurs : le métier organisé.
Et le mot qui cristallise cette destruction, celui qu’il est devenu interdit de prononcer sans ricanement, c’est le corporatisme.
Un mot diabolisé pour éviter le débat
Dès qu’on prononce « corporation », la réponse est pavlovienne :
archaïsme, fermeture, privilèges, immobilisme.
Pourtant, regardons le réel, sans idéologie.
Jamais les travailleurs n’ont été :
- aussi isolés,
- aussi mis en concurrence,
- aussi dépendants d’intermédiaires,
- aussi écrasés par l’administratif,
- aussi dépossédés de leur savoir-faire.
On a remplacé les métiers par des “fonctions”,
la transmission par des “process”,
l’honneur du travail bien fait par des indicateurs.
Et on appelle ça le progrès.
Ce qu’on a vraiment supprimé en 1791
Quand les corporations ont été abolies à la fin du XVIIIᵉ siècle, on a raconté une belle histoire :
liberté d’entreprendre, émancipation, modernité.
Mais ce qui a disparu, ce n’est pas un carcan.
C’est une architecture sociale du travail.
Les corporations :
- formaient elles-mêmes leurs apprentis,
- régulaient l’accès au métier,
- garantissaient la qualité,
- protégeaient les travailleurs contre la concurrence déloyale,
- organisaient la transmission sur plusieurs générations.
Elles n’étaient pas parfaites.
Mais elles faisaient une chose essentielle que plus personne ne fait aujourd’hui :
elles plaçaient le métier au-dessus du capital.
Le grand mensonge moderne
On nous répète que le marché libre protège le consommateur.
C’est faux.
Il protège surtout :
- les plateformes,
- les fonds,
- les structures sans racines ni responsabilités.
Résultat :
- nivellement par le bas,
- multi-services low-cost,
- travailleurs interchangeables,
- qualité sacrifiée,
- anciens jetés à la sortie dès qu’ils “coûtent trop”.
Le capital adore les travailleurs isolés.
Il déteste les communautés organisées.
Ce n’est pas un hasard si le mot « corporatisme » fait peur à ceux qui gouvernent.
Le travail n’est pas une marchandise
Le cœur du problème est là.
On a marchandisé le travail comme on a marchandisé :
- l’eau,
- le logement,
- la santé,
- l’éducation.
Mais le travail touche à l’humain :
- à sa dignité,
- à son besoin de reconnaissance,
- à son accomplissement.
Un système qui nie cela finit toujours par produire :
- du burn-out,
- du ressentiment,
- de la colère sociale,
- de la médiocrité généralisée.
Ni le capitalisme débridé,
ni les utopies collectivistes
ne répondent à cette réalité.
Le corporatisme n’est ni de droite ni de gauche
C’est précisément pour cela qu’il dérange.
Le corporatisme repose sur trois idées simples — et explosives aujourd’hui :
- Le bien commun prime sur la rentabilité immédiate.
- Le métier prime sur l’investisseur.
- La transmission prime sur l’optimisation court terme.
Il ne s’agit pas de revenir à hier.
Il s’agit de réorganiser le travail autour de communautés professionnelles souveraines :
- qui forment,
- qui régulent,
- qui protègent,
- qui sanctionnent si nécessaire,
- qui accompagnent leurs membres tout au long de la vie.
Pourquoi le système le combattra jusqu’au bout
Parce qu’un travailleur inséré dans une corporation :
- est moins manipulable,
- est plus autonome,
- dépend moins des aides,
- résiste mieux aux chocs,
- transmet au lieu de subir.
Autrement dit :
il échappe partiellement au contrôle du capital.
C’est pour cela qu’on entend des phrases comme :
« Il faut se prémunir de tout corporatisme. »
Traduction :
il faut se prémunir de toute organisation collective réellement protectrice des travailleurs.
Ouvrir le débat, maintenant
Le corporatisme n’est pas une nostalgie.
C’est une question d’avenir.
Dans un monde de pénuries de compétences,
de crises de sens,
de fracture entre ceux qui produisent et ceux qui décident,
reposer la question des organisations professionnelles souveraines n’est pas un luxe. C’est une urgence.
On peut continuer à rafistoler un système à bout de souffle.
Ou on peut commencer à penser autre chose.
Sans slogans.
Sans caricatures.
Sans peur.
⮕ Le débat sur le corporatisme doit être rouvert.
⮕ Et ceux qui vivent de leur métier ont tout intérêt à s’en emparer.
(À suivre : un article de fond pour entrer dans le concret et dépasser les fantasmes.)
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