Souveraineté Suisse répond à l’analyse d’un lecteur.
On nous répond : « tout va bien, circulez ». C’est précisément comme ça qu’on casse un modèle qui marche : non pas en l’attaquant de front, mais en le laissant s’éroder à petit feu, à coups de “signaux faibles”, d’orientation biaisée, de prestige social et de décisions cantonales qui déportent doucement les meilleurs profils ailleurs. Oui, l’apprentissage suisse tient encore debout — et c’est pour ça qu’il faut regarder les données en face : elles ne disent pas “effondrement”, elles disent glissement. Et un glissement, quand il devient visible, il est souvent déjà avancé.
🇨🇭 Apprentissage : pas d’effondrement brutal, mais une érosion méthodique
Votre texte a le mérite de rappeler une vérité : la formation professionnelle suisse reste une force. Justement. Quand un système est un pilier, le danger n’est pas toujours l’écroulement brutal — c’est l’érosion lente, par petits choix, petites incitations, petits réflexes culturels… jusqu’au jour où l’on découvre que « ça marche encore » ne veut plus dire « ça marche aussi bien ».
1) Les données que vous citez montrent surtout… que le sujet est sérieux
Selon le Baromètre des transitions 2025, sur ~93’000 jeunes sortant de l’école obligatoire à l’été 2025, 50% commencent une formation professionnelle initiale, ~34% une formation générale, et 16% une solution intermédiaire (offre transitoire / année intermédiaire).
Dit autrement : un jeune sur deux n’entre pas directement en apprentissage. Ce n’est pas « dramatique » en soi. Mais ce n’est pas non plus anecdotique, surtout quand les solutions intermédiaires existent aussi parce que des jeunes n’obtiennent pas leur premier (ou deuxième) choix — situation documentée dans le rapport complet gfs.bern/SEFRI.
Et surtout, votre propre source souligne des écarts régionaux massifs : la part des jeunes entrant dans une filière de formation générale est nettement plus élevée en Suisse romande et italienne que dans certaines zones alémaniques (différences de structure scolaire et d’orientation).
Donc non, on ne parle pas d’un ressenti isolé : il y a des disparités, et elles nourrissent précisément le débat.
2) Le SEFRI lui-même parle de “signaux” et de besoins d’action
Le rapport « Attrait de la formation professionnelle » (Sommet national 2025) dit explicitement, en substance : le système est bien positionné, mais des signaux (économie, société, recherche, politique) imposent d’examiner s’il reste attrayant, car la part de la formation professionnelle initiale dans l’effectif total du secondaire II diminue, et il reste des places d’apprentissage non pourvues dans plusieurs branches.
Ce même document rappelle aussi l’objectif politique des 95% de diplômés du secondaire II à 25 ans, objectif pas encore atteint.
Conclusion simple : si « tout allait si bien », on ne lancerait pas un projet fédéral-cantonal-partenaires sociaux de cette ampleur, avec paquets de mesures et pilotage.
3) “Personne ne sabote” : le sabotage peut être culturel et institutionnel, pas forcément officiel
Prenons un exemple concret, chiffré, local : l’enquête gfs.bern sur la perception de la formation professionnelle (Vaud, 2025) indique que, parmi les jeunes en fin de scolarité obligatoire, le gymnase est la formation la plus prisée, l’apprentissage en entreprise arrive en deuxième. Elle relève aussi que nombre de jeunes qui ne font pas d’apprentissage n’ont souvent jamais envisagé cette option, et que d’autres y renoncent face à des obstacles (p.ex. candidatures refusées).
Ça, ce n’est pas “la France”. C’est chez nous. Et cela décrit exactement ce que nous appelons « sabotage » : une hiérarchie implicite qui s’installe (prestige, réflexes scolaires, discours d’adultes, orientation), même si, sur le papier, tout le monde “aime l’apprentissage”.
4) Le rapport du Conseil fédéral confirme le nœud du problème : l’orientation et l’équilibre cantonal
Dans son rapport sur la transition gymnase → formation professionnelle, le Conseil fédéral insiste sur le rôle central du processus de choix (élèves, parents, enseignants, services d’orientation, entreprises) et mentionne le développement d’offres d’orientation. Mais il écrit aussi noir sur blanc que le rapport entre formation générale et apprentissage dépend de l’offre cantonale et que les cantons où la formation générale est très dominante sont invités à envisager des mesures de promotion de la formation professionnelle.
Autrement dit : l’État fédéral reconnaît lui-même qu’il existe des déséquilibres et qu’ils demandent des correctifs. Ce n’est pas un slogan, c’est un constat institutionnel.
5) Le chômage des jeunes est bas… et c’est justement une raison de protéger l’apprentissage
Oui, le chômage des 15–24 ans au sens SECO (chômage enregistré) est faible : par exemple 2,6% en mars 2025.
Mais utiliser ce chiffre pour dire “donc circulez” est une erreur logique : ce faible niveau est aussi un résultat du modèle d’insertion par la formation professionnelle (transition école → entreprise). Quand on affaiblit les mécanismes d’insertion, les effets peuvent être décalés, et apparaître d’abord en “années intermédiaires”, en réorientations, en parcours rallongés — pas forcément immédiatement en chômage.
6) Université “idéologisée” : faux débat (et mauvaise caricature)
Notre propos n’est pas “université = mal”. Le propos est : si l’on pousse mécaniquement davantage de jeunes vers des voies générales, sans exigence de réalité du marché, sans transparence sur l’insertion, et en dévalorisant la voie duale, on abîme l’un des avantages comparatifs suisses.
Et encore une fois : c’est précisément ce que le dispositif fédéral « Attrait de la formation professionnelle » cherche à prévenir, en parlant de visibilité, reconnaissance, orientation, passerelles, etc.
7) Le “cas Nicolas Kolly” : ce n’est pas une contradiction, c’est la preuve du modèle… et de la tentation inverse
Son parcours illustre la perméabilité — tant mieux. Mais la bonne question n’est pas “pourquoi est-il allé à l’université ?” (réponse : parce que le système permet d’aller loin).
La vraie question est : est-ce qu’on conserve un pays où l’apprentissage est un point de départ valorisé, ou est-ce qu’on glisse vers un pays où l’apprentissage devient la “seconde meilleure option” — et où l’on se félicite ensuite d’avoir des passerelles pour “réparer” l’orientation initiale ?
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Conclusion : le danger n’est pas le mensonge — c’est l’autosatisfaction
Personne ne nie que l’apprentissage fonctionne encore. Ce que nous disons, preuves à l’appui, c’est qu’il ne suffit pas de l’aimer en théorie : il faut refuser qu’il soit rabaissé en pratique.
Quand le gymnase devient “le plus prisé”, quand la part de la formation pro recule dans l’ensemble du secondaire II, quand des places restent vacantes dans des branches, quand l’État lui-même lance un programme “Attrait” parce qu’il voit des signaux faibles… alors oui : la Suisse doit se réveiller.
Défendre l’apprentissage, ce n’est pas attaquer l’université.
C’est refuser que, par confort, par prestige social ou par pilotage cantonal mal équilibré, on abîme l’une des rares machines suisses qui transforment réellement l’école en liberté et en emploi.